Le cycle menstruel : ce que le design oublie encore trop souvent
- 30 janv.
- 4 min de lecture
Quand on parle d’accessibilité universelle et de design inclusif, on pense spontanément aux rampes, aux ascenseurs, aux contrastes visuels ou aux cheminements sans obstacle.
On parle de mobilité. De vision. D’audition. De cognition ...
Mais il existe une réalité, vécue chaque mois par une grande partie de la population, qui demeure étonnamment absente de nos réflexions de conception : le cycle menstruel.
Non pas parce qu’il est marginal. Mais parce qu’il est encore trop souvent perçu comme un enjeu individuel, intime, voire secondaire et donc laissé hors du champ du design.

Une réalité bien réelle… mais encore banalisée
Douleurs, fatigue, inconfort, variations d’humeur, baisse de concentration. Pour plusieurs personnes, le cycle menstruel a des impacts concrets sur le quotidien.
Sur le terrain, plusieurs nous ont confié à quel point ces réalités sont encore minimisées, parfois réduites à quelque chose de « dans la tête ». Ces biais, même subtils, deviennent l’une des premières barrières à l’inclusion.
Ce que dit la recherche
La littérature scientifique reconnaît aujourd’hui clairement que la santé menstruelle influence:
le bien-être,
la participation sociale,
l’accès à l’éducation et au travail,
et la capacité à utiliser les environnements de façon autonome et digne.
Les travaux de Sommer et al., puis la définition proposée par Hennegan et al., montrent que la santé menstruelle ne dépend pas seulement des produits, mais aussi des environnements physiques, sociaux et organisationnels dans lesquels évoluent les personnes.
Autrement dit : ce n’est pas « dans la tête ». C’est dans le design.
Les toilettes : un détail qui n’en est pas un
S’il y a un espace où l’écart entre conception et réalité est frappant, ce sont bien les sanitaires.
Dans de nombreux lieux publics, institutionnels ou professionnels, gérer ses menstruations implique encore :
un manque d’intimité ;
l’absence de poubelles dans les cabines ;
un accès à l’eau et au savon uniquement à l’extérieur de l’espace privé ;
un sentiment d’inconfort ou de pression.
Ces situations obligent les personnes à développer des stratégies invisibles pour répondre à un besoin de base.
Ce que dit la recherche
Les études sur la "sanitation insecurity" démontrent que l’accessibilité des toilettes ne se limite pas à leur présence, mais à :
la configuration,
l’entretien,
l’intimité,
la sécurité,
et la possibilité d’y gérer ses besoins corporels sans stress ni honte.
En urbanisme et en architecture, les travaux de Ramster et al. montrent que les sanitaires sont une infrastructure centrale de l’inclusion, à l’intersection du genre, du handicap et de la dignité humaine.
Quand le corps ne suit pas le rythme imposé
Un autre thème revient fortement dans les expériences partagées : la pression de continuer à fonctionner comme si de rien n’était.
Travailler. Étudier. Être performante.
Même lorsque le corps envoie des signaux clairs de douleur, de fatigue ou de surcharge.
Certaines personnes racontent un épuisement accru lorsque cette réalité se combine à une neurodivergence :chaque symptôme devient une information de plus à gérer: bruit, lumière, douleur, interactions sociales.
Ce que dit la recherche
Les études sur la variabilité des capacités montrent que le cycle menstruel peut influencer :
les fonctions cognitives,
la tolérance sensorielle,
l’énergie disponible.
Des travaux récents, notamment en recherche sur l’autisme, documentent que ces effets peuvent être amplifiés chez certaines personnes, renforçant le besoin d’environnements flexibles et ajustables, plutôt que normés pour un corps « stable».
Le silence dans les milieux de travail et d’études
Dans les milieux professionnels et académiques, le cycle menstruel reste largement invisibilisé.
Des personnes nous ont partagé avoir traversé :
l’endométriose,
des troubles menstruels sévères,
la périménopause ou la ménopause, tout en occupant des postes à haute responsabilité, en donnant l’impression que tout allait bien.
Par peur du jugement. Par manque d’espace pour en parler. Par absence de reconnaissance organisationnelle.
Ce que dit la recherche
Les études sur le milieu de travail montrent que la gestion des menstruations repose encore largement sur des stratégies individuelles, souvent silencieuses.
Elles soulignent aussi les limites des approches centrées uniquement sur l’accommodement ponctuel, au profit de choix de conception organisationnelle : flexibilité, accès aux ressources, espaces adaptés, pratiques non pénalisantes.
Quand la flexibilité change réellement l’expérience
À l’inverse, lorsque des environnements offrent :
de la flexibilité d’horaire,
des espaces de repos accessibles,
de la compréhension managériale,
un accès simple à des produits menstruels,
les effets sont immédiats.
Les personnes se sentent crues .Entendues. Respectées.
Ce que confirme la science
Les mesures universelles, pensées pour plusieurs situations de vie, réduisent la stigmatisation et améliorent l’expérience globale, bien au-delà des seules personnes menstruantes.
Le cycle menstruel : un révélateur du design inclusif
Le cycle menstruel agit comme un test de stress pour nos environnements.
Il révèle :
la rigidité ou la flexibilité des espaces ;
les normes implicites de performance constante ;
les angles morts du design centré sur un corps standard.
L’intégrer aux réflexions d’accessibilité universelle et de design inclusif, ce n’est pas ajouter une contrainte. C’est mieux concevoir pour la réalité humaine.
Pourquoi idéaux choisit d’en parler
Chez idéaux, nous croyons que l’accessibilité universelle et le design inclusif se construisent à la rencontre de :
la recherche scientifique,
l’expertise professionnelle,
et l’expérience vécue.
Donner une place à ces voix, sans les exposer ni les instrumentaliser, permet de concevoir des environnements plus justes, plus humains et réellement inclusifs.
Références
Caruso, B. A., Clasen, T. F., Hadley, C., Yount, K. M., Haardörfer, R., Rout, M., ... & Cooper, H. L. (2017). Understanding and defining sanitation insecurity: women’s gendered experiences of urination, defecation and menstruation in rural Odisha, India. BMJ global health, 2(4), e000414.
Hennegan, J., Winkler, I. T., Bobel, C., Keiser, D., Hampton, J., Larsson, G., ... & Mahon, T. (2021). Menstrual health: a definition for policy, practice, and research. Sexual and reproductive health matters, 29(1), 31-38.
Ramster, G., Greed, C., & Bichard, J. A. (2018). How inclusion can exclude: The case of public toilet provision for women. Built Environment, 44(1), 52-76.
Sommer, M., Hirsch, J. S., Nathanson, C., & Parker, R. G. (2015). Comfortably, safely, and without shame: defining menstrual hygiene management as a public health issue. American journal of public health, 105(7), 1302-1311.



Merci pour cet article. Pour une situation qui touche une partie importante de la population, c'est vrai qu'elle n'est pas souvent considérée.